Éclats de mer

Bernadette Vallin se consacre entièrement à la peinture depuis 1992 dans son atelier de Perros-Guirec. Son inspiration, toujours liée à la mer, évolue à ses débuts de la peinture de marines à l’ancienne à des toiles aux aplats colorés marquées par les Nabis. Après une grande série sur les phares, elle s’attache aujourd’hui à rendre les mouvements de la mer, le jeu croisé des vagues et des embruns, ce « grand chahut liquide » qui explose sur les rochers et jaillit en spasmes désordonnés. Vivifiants ou inquiétants, c’est selon…

Entrée libre

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Éclats de mer

 Bernadette Vallin

 Née en région parisienne, dans une fratrie de six frères et sœurs, Bernadette Vallin arrive en Bretagne Nord à l’âge de douze ans. Après une scolarité sans incident notable – et quelques escapades ludiques sur le 4.20 familial –, elle consacre une année à l’école des Beaux-Arts de Paris, puis prend le large sur les voiliers du père Jaouen. Lors d’une transatlantique sur le Rara Avis, pendant un quart de nuit, Michel Jaouen jette les dés de sa vie en lui conseillant de reprendre la mer… sur un bateau de pêche.

 A Perros-Guirec, où elle vit, elle rencontre Roger Daniel, patron du Gypaete, un ancien langoustier à viviers d’Audierne. Célibataire endurci, Roger a la réputation d’être le meilleur pêcheur, mais aussi le plus dur. Il embauche pourtant sans mégoter le jeune gabarit d’1,55 mètre et de 50 kilos tout mouillé qui vient inopinément lui proposer ses services. Il faut croire que ce matelot aux cheveux blonds ne lui fit pas honte puisque Bernadette maniera pendant trois ans à son bord des tonnes de casiers l’été et pêchera la coquille l’hiver… Au rythme des marées, seule femme dans un milieu d’hommes, elle y gagne une belle musculature, un respect certain, et, accessoirement, son capacitaire de patron de pêche côtière qu’elle obtient à l’école de pêche de Douarnenez au Port-Rhu.

 Mais c’est finalement les pieds dans l’eau qu’elle pêchera en se lançant dans la vénériculture. Et c’est grâce à l’élevage de palourdes qu’elle retrouve sa palette, abandonnée depuis les Beaux-Arts. Le parc une fois ensemencé, il n’y a plus qu’à attendre, moyennant quelques soins, que les mollusques atteignent la taille marchande. Soit environ quatre ans, de quoi renouer avec la dextérité des pinceaux et la réflexion propice à la création.

 En guise de préliminaire, elle se met à décorer des panneaux en bois, des coffres et tous les petits meubles qui lui tombent sous la main en y peignant des marines à l’ancienne qui prennent ensuite le chemin des antiquaires. Voiliers courant au portant sur la vague ou dénudés sous la risée, ciel bleu strié de jaune ou rosi par le soleil couchant, le dessin est précis et l’ambiance fait revivre les scènes de genre du XVIIIe siècle. Le succès est tel que Bernadette commence à réaliser qu’elle peut vivre de la mer en restant au sec.

 Lorsque naissent ses deux fils, elle change de style et se met à peindre des enfants sur la plage. Fortement inspirée par l’école des Nabis – elle accomplit religieusement des pèlerinages à Pont-Aven pour saluer la mémoire de Gauguin et Sérusier –, elle peint maintenant avec générosité, et de grands aplats de couleur, des jeunes corps aux formes peu définies dans des décors aux tons purs et aux lumières dorées. « Luxe, calme et volupté. » Le temps s’immobilise dans la chaleur de ces après-midi, empreintes de sérénité, au bord de la mer.

 Mais les enfants grandissent – c’est la loi du genre. Seul le paysage maritime demeure. Cette fois, c’est à travers un rideau d’arbres que se dévoilent la mer et le ciel. Des voiliers semblent flotter au milieu d’un rêve éveillé aux couleurs franches. On reconnaît certains bateaux du pays, des canots à misaine, un flambart, un langoustier familier des Sept-Îles. Dans ces peintures sur toiles ou sur bois, les branches des pins maritimes balisent l’espace et sortent parfois du cadre, comme les couleurs qui se moquent des conventions et qui font le ciel rouge, la mer verte et les arbres bleus.

 Quand les arbres s’effacent, d’autres balises surgissent. Ce sont les phares. Depuis toujours, elle les côtoie, s’émeut de les savoir protecteurs, silencieux, minéraux et pourtant vivants, grâce aux gardiens plantés en pleine mer sur leurs pieux de granit. Les phares s’automatisent les uns après les autres et les bâtiments ne sont plus entretenus. Les Triagoz, les Héaux de Bréhat, ceux qu’elle a si souvent vus briller quand elle pêchait dans le secteur, surgissent sous ses pinceaux. Elle les allume dans tous les styles, les enveloppe dans des dentelles de grand-mère, joue avec leurs coupoles rouges, leur offre des mers douces ou furieuses. Et elle rend hommage à travers le temps à Frédéric Barbier, son arrière-grand-père, qui créa en 1862 avec ses deux gendres la firme BBT – Barbier, Bénard et Turenne –, dont les optiques balisent encore les côtes de tous les océans du monde.

 Des phares ne subsiste bientôt plus que le chahut des vagues qui s’affolent à leur base. Au terme d’une longue alchimie, intime, qui s’est imposée sans préméditation aucune, Bernadette s’est installée dans l’abstraction. Toute présence humaine a déserté. La mer se suffit désormais à elle-même. La grande respiration de la mer, la houle, les remous, le fracas des vagues sur les rochers de la côte de Granit rose offrent, en même temps qu’une profonde poésie, une palette aux tonalités parfois apaisées.

 Bernadette Vallin donne dans les toiles marouflées de sa dernière manière toute son énergie, son goût du mouvement et de la danse, sa spontanéité et sa vivacité, parfois brouillonne, mais toujours entière. Sa force de caractère conjuguée à la vitalité première de la mer imposent, à travers les assauts désordonnés des vagues et ce « grand chahut liquide », l’image même d’une création en mouvement, jamais figée, sans cesse changeante.

  Nathalie Couilloud

Avril 2015